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Un dédale de passages sombres, humides, reliait l’établissement de Main Rouge au terminal du lift, en traversant la paroi noire de la structure. Vasquez nous conduisit dans le labyrinthe avec une torche, en flanquant des coups de pied aux rats pour les faire dégager.
— Un sosie, fit-il, l’air admiratif. Je n’aurais jamais cru qu’il nous couillonnerait comme ça. Enfin quoi, nous suivons cet enculé depuis des jours ! fit-il en articulant ce mot comme si ça faisait des mois, avec la préparation et l’organisation surhumaines que ça impliquait.
— Croyez-le ou non, j’ai même rencontré des gens qui prévoient ce genre de choses, soupirai-je.
— Calmos, Mirabel. C’est vous qui avez refusé qu’on l’expédie ad patres à la seconde où on l’aurait repéré. Ça n’aurait pourtant pas été difficile ! lança-t-il en franchissant, l’épaule en avant, une succession de portes menant vers un autre passage.
— Ça n’aurait pas été Reivich pour autant, hein ?
— Non, mais en examinant le cadavre, on aurait tout de suite vu que ce n’était pas lui, et on aurait pu commencer à chercher le vrai.
— Là, ça me fait mal au ventre de l’admettre, mais il marque un point, remarqua Dieterling.
— Je vous revaudrai ça, Serpent.
— Super, mais il faudrait pas que ça vous monte à la tête.
Vasquez expédia un coup de pied à un rat, l’envoyant valser dans l’ombre.
— Alors, qu’est-ce qui s’est passé, là-bas ? Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous lancer dans cette putain de vendetta, pour commencer ?
— Vous m’avez déjà l’air assez bien renseigné, répliquai-je.
— Bah, les gens parlent, c’est tout. Surtout quand quelqu’un comme Cahuella lâche la rampe. On parle de vacance du pouvoir, ce genre de truc. Ce qu’il y a, c’est que je suis surpris que vous ayez réussi à en sortir vivants. J’ai entendu dire que cette embuscade s’était terminée dans un foutu bordel…
— Je n’ai pas été gravement blessé, dit Dieterling. Tanner s’en est bien plus mal sorti que moi. Il y a laissé un pied.
— Ce n’était pas si grave, pondérai-je. L’arme à rayons a cautérisé la blessure et stoppé le saignement.
— C’est ça, ouais, ironisa Vasquez. Une simple égratignure. Je me lasserai jamais de vous, les gars, je m’en lasserai jamais !
— Bon, on pourrait parler d’autre chose ?
Je n’avais pas envie de parler de l’affaire avec Main Rouge Vasquez. Mais surtout, et c’était beaucoup plus important, je ne me souvenais pas bien des détails. Ça venait peut-être du coma artificiel dans lequel on m’avait plongé le temps que mon pied repousse, mais l’incident tout entier, qui s’était produit quelques semaines auparavant, me faisait l’impression de s’être déroulé dans un très lointain passé.
Cela dit, je pensais sincèrement que Cahuella s’en serait sorti. Au début, on aurait pu croire que c’était lui qui avait eu de la chance : le rayon laser l’avait traversé sans atteindre un organe vital, comme si la trajectoire avait été tracée par un chirurgien thoracique de génie. Mais il y avait eu des complications, et comme nous n’avions pas la possibilité d’aller en orbite – il aurait été arrêté et exécuté à la seconde où il aurait quitté l’atmosphère –, il avait dû se contenter des meilleurs médecins qu’on pouvait s’offrir sur la planète. Pour ce qui était de me rafistoler la jambe, ils avaient été tout à fait à la hauteur ; c’était le genre de blessure que la guerre rendait banale. Mais la chirurgie interne exigeait un niveau de compétences supérieur, qui n’était tout simplement pas disponible au marché noir.
Et il était mort.
Et moi j’étais là, à courir après l’homme qui les avait tués, sa femme et lui. Et j’avais l’intention de l’envoyer rejoindre son Créateur d’une seule fléchette en diamant de mon arme à ressort.
Avant de mettre mes compétences de responsable sécurité au service de Cahuella, à l’époque où j’étais dans l’armée, on disait que j’étais si bon tireur que j’aurais pu mettre une balle dans la tête de quelqu’un en choisissant une fonction spécifique du cerveau. Ce n’était pas vrai ; ça ne l’avait jamais été. Mais j’avais toujours été bon, et j’aimais faire les choses proprement, en vitesse, et de façon quasi chirurgicale.
J’espérais sincèrement que Reivich ne me décevrait pas.
À ma grande surprise, le passage secret arrivait en plein cœur du terminal de l’ascenseur spatial. Il débouchait dans un coin à l’ombre de la salle des pas perdus. Je regardai, juste derrière moi, la barrière de sécurité que nous avions évitée, où les gardes vérifiaient l’identité des passagers, au cas où un criminel de guerre essaierait de quitter la planète, et les scannaient à la recherche des armes dissimulées sur eux. Je palpai le pistolet à ressort, au fond de ma poche. Il n’aurait pas été visible sur les écrans, ce qui était l’une des raisons pour lesquelles je l’avais choisi, et j’éprouvai un picotement d’irritation à l’idée que tous ces préparatifs minutieux avaient été en partie inutiles.
— Messieurs, fit Vasquez en s’attardant sur le seuil, je ne vais pas plus loin.
— Vous devriez vous sentir comme chez vous, ici, nota Dieterling en regardant autour de lui. Qu’est-ce qu’il y a qui ne va pas ? Vous avez peur de ne plus jamais avoir envie de repartir ?
— Quelque chose comme ça. Serpent, fit Vasquez en lui tapotant le dos. Très bien. Allez descendre cette raclure de post-mortel, les gars. Mais ne dites à personne que c’est moi qui vous ai amenés ici.
— Pas de problème, répondit Dieterling. Votre rôle dans l’affaire ne sera pas surestimé.
— Parfait. Et m’oubliez pas, Serpent, reprit-il en faisant mine de viser avec un flingue et de tirer. Cette partie de chasse dont on a parlé… ?
— Considérez-vous comme inscrit, au moins sur liste d’attente.
Il nous planta là, Dieterling et moi, et disparut dans le tunnel. Nous restâmes quelques instants sans bouger, frappés par l’étrangeté de l’endroit.
Nous étions au rez-de-chaussée du terminal, dans un hall en forme d’anneau qui entourait la salle d’embarquement et celle des arrivées, à la base du câble. Le hall était très haut de plafond, et l’espace dégagé était occupé par des passerelles suspendues et des tubes de transit qui se croisaient en tous sens. Dans le mur extérieur étaient ménagées des boutiques qui avaient jadis dû être luxueuses, des magasins et des restaurants, pour la plupart fermés ou convertis en chapelles et en échoppes où l’on pouvait acheter des articles religieux. Il n’y avait presque personne dans la salle des pas perdus : une poignée de voyageurs débarquant de l’orbite ou qui s’apprêtaient à partir. L’endroit était plus sombre que ses concepteurs ne l’avaient sans doute prévu ; le plafond était à peine visible, et l’on se serait cru dans une sorte de cathédrale pendant une cérémonie occulte, au point que l’on n’osait courir ou parler trop fort. On devinait un bourdonnement vague, continu, comme si le sous-sol avait été bourré de générateurs. Ou, me dis-je, comme si le hall avait été plein de moines en train de psalmodier une unique note sépulcrale.
— Ça a toujours été comme ça ? m’étonnai-je.
— Non. Enfin, Sky’s Edge n’a pas volé son nom. Mais plutôt que le bord du ciel, moi je dirais plutôt que c’est le trou du cul de la galaxie. Cela dit, c’est vraiment pire que lors de mon dernier passage. Ça ne devait pas être comme ça il y a un mois. Ça devait grouiller de monde. C’est plus ou moins le passage obligé pour ceux qui viennent de l’espace.
L’arrivée d’un vaisseau spatial dans les parages de Sky’s Edge était toujours une sorte d’événement. Cette pauvre planète reculée ne jouait pas spécialement un rôle clé dans le spectre en perpétuel mouvement du commerce interstellaire. Nous n’avions pas grand-chose à exporter, en dehors de notre expérience de la guerre et de quelques produits bio sans intérêt, récoltés dans les jungles. Nous aurions été heureux d’acheter toutes sortes de biens et de services technologiques exotiques aux mondes demarchistes, mais seuls les gens les plus fortunés de Sky’s Edge pouvaient se les offrir. Lorsqu’un vaisseau venait nous voir, on se demandait seulement s’il était tricard sur les marchés plus lucratifs – la diagonale Sol/Yellowstone, par exemple, ou le trigone Fand/Yellowstone/Grand Teton –, ou s’il avait été contraint de s’arrêter pour procéder à des réparations. Ça n’arrivait pas souvent, de toute façon – toutes les dix années standard en moyenne.
— C’est vraiment ici que Haussmann est mort ? demandai-je.
— Pas loin, confirma Dieterling alors que nous traversions l’immense cathédrale sonore. On ne saura jamais exactement où il a rendu son dernier soupir, parce qu’il n’y avait pas de cartes précises, à l’époque, mais ça devait être dans un rayon de quelques kilomètres à partir d’ici. Dans le secteur de Nueva Valparaiso, en tout cas. Au début, ils avaient envisagé de brûler le corps, et puis ils ont décidé de l’embaumer…
— Il ne faisait pas encore l’objet d’un culte, à ce moment-là ?
— Non. Il avait bien quelques adeptes un peu cinglés, mais ça n’avait rien de religieux. C’est venu après. Le Santiago était un vaisseau fondamentalement laïque, seulement il n’est pas si facile d’extirper la religion de la psyché humaine. Ils ont pris tout ce que Sky avait fait et ils ont fusionné ça avec les souvenirs qu’ils avaient choisi de conserver de leur monde natal, en rejetant ceux qui ne leur plaisaient pas. Il leur a fallu quelques générations pour mettre tous les détails au point, mais rien n’aurait pu les arrêter.
— Et après la construction du lift ?
— À ce moment-là, l’une des sectes consacrées à Haussmann avait fait main basse sur le corps. L’Église du Ciel. Et pour des raisons pratiques, à défaut d’autre chose, ils ont décidé qu’il était mort non seulement près du lift, mais juste dessous. Et que le lift n’était pas vraiment un ascenseur spatial, non non, ça, c’est juste une fonction superficielle : en réalité, c’est un signe de Dieu, un mausolée tout prêt à la gloire et au crime de Sky Haussmann.
— Mais ce sont des hommes qui ont conçu et construit le lift…
— Pour obéir à la volonté de Dieu. Tu ne comprends pas ? On ne discute pas avec ça, Tanner. Ce n’est même pas la peine d’essayer.
Nous croisâmes trois adeptes, deux hommes et une femme. J’eus la vague impression qu’ils me rappelaient quelque chose, mais impossible de me souvenir si je les avais jamais vus, eux ou leurs pareils. Ils portaient une robe couleur de cendre et les cheveux longs. L’un des hommes avait une couronne mécanique implantée dans le crâne – peut-être une sorte de dispositif d’induction de souffrance –, et l’autre arborait une manche vide, épinglée sur le côté de sa robe. La femme avait une petite marque en forme de dauphin sur le front, et je me souvins que Sky Haussmann s’était lié d’amitié avec les dauphins du Santiago. Il avait passé beaucoup de temps avec ces créatures, que les autres membres de l’équipage méprisaient.
Ce souvenir me fit une impression bizarre. Quelqu’un m’avait-il raconté ce détail ?
— Ton arme est prête ? demanda Dieterling. On ne sait jamais. On pourrait tomber nez à nez avec ce salaud en train de relacer ses chaussures…
Je tapotai, autant pour me rassurer qu’autre chose, la bosse que faisait le flingue dans ma poche. Il était bien là.
— Tu sais, Miguel, je ne pense pas que ce soit notre jour de chance, dis-je.
Nous passâmes une porte ménagée dans une cloison intérieure de la salle des pas perdus, et le chant des moines devint distinctement humain. Ils tenaient presque parfaitement la note, mais pas tout à fait.
Pour la première fois depuis que nous étions entrés dans le terminal du point d’ancrage, le câble était visible. Nous nous trouvions sur une mezzanine entourant le gigantesque volume circulaire de la zone d’embarquement. Le câble émergeait du plafond, par un iris, et plongeait vers le sol, des centaines de mètres en dessous de nous. Le point d’ancrage proprement dit se perdait parmi les machines assurant l’entretien et la réparation des cabines. C’était de là, du fond de ce trou, que montait le chant ; les voix nous parvenaient, portées par l’étrange acoustique de cet endroit.
Le lift était un unique fil d’hyperdiamant à peu près creux qui montait du sol jusqu’à l’orbite asynchrone. Sur presque toute sa longueur, il ne faisait que cinq mètres de diamètre, sauf sur le dernier kilomètre : à son entrée dans le terminal, il avait trente mètres de diamètre puis s’étrécissait progressivement vers le haut. L’élargissement répondait à une exigence purement psychologique : un trop grand nombre de passagers avaient hésité à faire le trajet jusqu’à l’orbite en voyant la minceur du fil qu’ils allaient emprunter, et les propriétaires du lift avaient veillé à ce que la portion visible dans le terminal soit beaucoup plus large que nécessaire.
Les cabines d’ascenseur arrivaient et repartaient à quelques minutes d’intervalle, montant et descendant des deux côtés de la colonne. C’étaient des cylindres incurvés, aplatis, qui épousaient près de la moitié du câble, auquel ils adhéraient par magnétisme. Ces cabines comportaient plusieurs niveaux, où l’on pouvait manger, se distraire et dormir. Elles montaient et descendaient presque à vide, et les compartiments passagers étaient éteints. Il n’y avait qu’une poignée de passagers dans une cabine sur cinq ou six. Les autres étaient vides. C’était symptomatique des tracas économiques du lift, mais ne constituait pas un gros problème en soi, le coût de fonctionnement étant faible par rapport à l’investissement initial. La fréquentation n’avait pas d’impact sur les horaires et, vues de loin, les cabines vides avaient l’air aussi occupées que les autres, ce qui donnait une illusion de prospérité alors que les propriétaires du lift avaient depuis longtemps cessé d’espérer le rentabiliser un jour, surtout depuis que l’Église en assumait la gestion. Avec la mousson, on pouvait avoir l’illusion que la guerre tirait à sa fin, mais on faisait déjà des plans de batailles pour la nouvelle saison : on supputait des avancées et des incursions avec les simulateurs de jeux de guerre.
Une langue de verre que rien ne supportait, ce qui la rendait vertigineuse, plongeait du balcon vers un point situé tout près du fil, laissant tout juste la place d’une cabine. Certains passagers attendaient déjà sur la langue, avec leurs bagages, dont un groupe d’aristocrates élégamment vêtus. Reivich n’était pas parmi eux, et personne, dans le groupe, ne ressemblait à aucun de ses associés. Tous parlaient entre eux, ou regardaient les écrans qui planaient dans la salle comme des poissons tropicaux au corps étroit, à section carrée, crachant des interviews de vedettes et des giclées d’informations sur les marchés financiers.
Près de la base de la langue se trouvait une guérite où l’on vendait les billets pour l’ascenseur.
— Attends-moi là, dis-je à Dieterling.
La femme qui tenait le guichet leva les yeux en me voyant approcher. Elle avait l’air de s’ennuyer ferme. Elle portait un uniforme de la Société d’exploitation du lift tout chiffonné et avait des cernes violets sous les yeux. Des yeux gonflés et injectés de sang.
— Oui ?
— Je suis un ami d’Argent Reivich et il faudrait que j’entre en contact avec lui de toute urgence.
— Je crains que ce ne soit pas possible.
Je n’en attendais pas davantage.
— Quand est-il parti ? demandai-je.
— Je crains, malheureusement, de ne pas pouvoir vous donner cette information, fit-elle d’une voix nasale, indistincte.
Je hochai la tête d’un air entendu.
— Mais il a bien pris l’ascenseur ?
— Je crains de…
— Écoutez, laissez tomber le discours officiel, d’accord ? fis-je en adoucissant cette sortie d’un sourire que j’espérai accommodant. Pardon, je ne voulais pas vous bousculer, mais il se trouve que c’est très urgent. J’ai quelque chose pour lui, vous comprenez, un souvenir de famille. Il n’y a pas moyen de lui parler pendant qu’il est encore à bord du câble ? Ou bien il va falloir que j’attende son arrivée en orbite ?
La femme hésita. Toute divulgation de renseignement constituait une grave infraction au protocole, mais j’avais dû lui paraître parfaitement honnête et sincèrement désespéré. Et manifestement très riche…
Elle jeta un coup d’œil à un horaire.
— Eh bien… vous pouvez lui faire parvenir un message lui demandant de vous contacter dès son arrivée au terminus en orbite.
Ce qui voulait dire qu’il n’était pas encore arrivé. Il était encore quelque part au-dessus de moi, le long du câble.
— Dans ce cas, je ferais peut-être mieux de le rejoindre, dis-je. Comme ça, nous perdrons moins de temps. Je pourrai lui rendre son bien et revenir.
— C’est sûrement ce qu’il y a de mieux à faire, en effet.
Elle me regarda, sentant peut-être que quelque chose clochait dans mon attitude, mais ne se fiant pas suffisamment à son instinct pour s’opposer à mon passage.
— Vous avez intérêt à vous dépêcher. Les passagers de la prochaine cabine sont en train d’embarquer…
— Bon, eh bien, je vais prendre un billet.
— Un aller et retour, je suppose ? fit la femme en se frottant les yeux. Ça fera cinq cent cinquante austraux…
J’ouvris mon attaché-case et y pris la somme, en jolis billets de cent tout neufs.
— C’est un scandale, dis-je. Vu le peu d’énergie que ça coûte à la Société d’exploitation du lift, ça devrait être dix fois moins cher. Enfin, je suppose que l’Église du Ciel s’en met plein les poches…
— Je ne dis pas que vous avez tort, monsieur, mais il ne faut pas dire du mal de l’Église. Pas ici.
— C’est ce que j’ai entendu dire, en effet. Mais vous ne mangez pas de ce pain-là, vous, hein ?
— Non, fit-elle en me rendant la monnaie en petites coupures. Je me contente de travailler là.
Les adeptes de la secte avaient pris le contrôle du lift une dizaine d’années auparavant, après s’être convaincus que c’était là que Sky avait été crucifié. Ils avaient envahi l’endroit un soir, avant que personne n’ait le temps de dire « ouf ». Les adeptes d’Haussmann avaient disséminé dans tout le terminal des boîtes piégées renfermant leur virus, et menacé d’en déclencher l’ouverture si on tentait de les mettre dehors. S’ils disaient vrai, le vent pouvait transporter le virus assez loin pour contaminer la moitié de la Péninsule. Ils bluffaient peut-être, mais comme personne n’avait envie de prendre le risque de voir le culte s’imposer à des millions d’innocents, on les avait laissés s’emparer du lift. Bons princes, ils en avaient laissé la gérance à la société d’exploitation, mais du coup le personnel devait être régulièrement revacciné contre le virus. Compte tenu des effets secondaires de la thérapie antivirale, ces emplois n’étaient sûrement pas les plus recherchés de la Péninsule – d’autant que ça impliquait d’entendre chanter les adeptes à longueur de journée.
Elle me tendit le billet.
— J’espère arriver à temps en orbite, dis-je.
— La dernière cabine est partie il y a une heure. Si votre ami était dedans… (Elle n’acheva pas sa phrase, et je sus que c’était un si de pure forme.) Vous avez de bonnes chances de le trouver encore au terminus à votre arrivée.
— J’espère qu’il appréciera le mal que je me donne !
Elle esquissa l’ombre d’un sourire… et y renonça.
C’était un gros effort, après tout.
— Je suis sûr qu’il va sauter de joie.
J’empochai le billet, remerciai la femme et partis retrouver Dieterling. Il était appuyé au muret de verre qui entourait l’embarcadère transparent et regardait les adeptes, dans les profondeurs. Il avait l’air calme, attentif, détaché. Je repensai à ce jour, dans la jungle, où il m’avait sauvé la vie, pendant l’attaque d’hamadryades. Il avait la même expression : celle d’un homme engagé dans une partie d’échecs contre un adversaire qui avait tout intérêt à faire gaffe.
— Alors ? articula-t-il quand je fus à portée de voix.
— Il a déjà pris l’ascenseur.
— Quand ?
— Il y a une heure environ. Je viens d’acheter un billet. Va t’en prendre un, mais ne dis pas que nous voyageons ensemble.
— Il vaudrait peut-être mieux que je te laisse y aller tout seul, Vieux…
— Comme tu voudras, affirmai-je en baissant la voix. Mais il n’y a pas de contrôle de l’émigration entre ici et la sortie du terminal en orbite. Tu pourrais monter et descendre sans crainte d’être arrêté.
— Ça a l’air facile, en t’écoutant, Tanner.
— Oui, mais je te le redis quand même : tu n’as rien à craindre.
Dieterling secoua la tête.
— Admettons, mais ça n’a pas de sens d’y aller tous les deux. Surtout dans la même cabine. Qui sait si Reivich n’a pas fait surveiller cet endroit, hein ?
Je m’apprêtais à discuter mais, au fond de moi, je savais qu’il avait raison. Comme Cahuella, Dieterling ne pouvait pas quitter Sky’s Edge sans courir le risque d’être arrêté cl inculpé de crime de guerre. Ils étaient l’un et l’autre fichés dans les bases de données à l’échelle du système et, même si Cahuella était déjà mort, leur tête était toujours mise à prix.
— D’accord, dis-je. De toute façon, tu as une bonne raison de rester. Je ne rentrerai pas tout de suite à la Ferme aux Serpents. J’en ai au moins pour trois jours. Ça m’arrangerait que quelqu’un de compétent veille au grain.
— Tu es sûr de pouvoir t’occuper de Reivich tout seul ?
J’eus un haussement d’épaules.
— Une fléchette et basta, Miguel.
— Et si quelqu’un est digne de la tirer, c’est bien toi, fit-il, visiblement soulagé. Très bien. Je retourne à la Ferme aux Serpents ce soir même. Et je regarderai les nouvelles avec intérêt.
— J’essaierai de ne pas te décevoir. Souhaite-moi bonne chance.
— C’est fait, fit Dieterling en me tendant la main. Fais gaffe à toi, Tanner. Ce n’est pas parce que ta tête n’est pas mise à prix que tu vas pouvoir t’en aller sans fournir quelques explications, tu le sais. Je te laisse réfléchir à la façon dont tu vas planquer le flingue.
Je hochai la tête.
— Je sais combien tu y tiens. Au pire, je t’en paierai un autre pour ton anniversaire.
Il me regarda longuement, comme s’il s’apprêtait à dire quelque chose, mais il eut un hochement de tête et tourna les talons. Je le regardai quitter la salle d’embarquement, regagner la pénombre de la salle des pas perdus. Je vis qu’il modifiait la coloration de sa cape tout en marchant ; sa silhouette au dos large se mit à chatoyer alors qu’il s’éloignait.
Je me tournai vers l’ascenseur, dans l’attente d’une cabine. Puis je glissai la main dans ma poche et sentis la fraîcheur et la dureté adamantine du pistolet.